Madâ’in Sâlih, l’antique Hégra - Campagnes 2014 et 2015

Directeurs : Laïla NEHME (CNRS), Daifallah AL-TALHI (University of Hâ’il) et François VILLENEUVE (Université Paris I)

Le deuxième quadriennal de fouille à Madâ’in Sâlih, l’ancienne Hégra, au nord-ouest de l’Arabie Saoudite, a commencé en 2014 et doit s’achever en 2017. Il sera suivi par une ou deux campagnes d’études.

Dix zones de fouilles ont été ouvertes en 2014 et 2015 :

- cinq à l’intérieur de la zone résidentielle, qui s’étend dans la plaine au centre du site. Le travail y a porté sur trois catégories de structures archéologiques : militaires (rempart et camp militaire), domestiques et religieuses ;

- cinq à l’extérieur de la zone résidentielle, où elles concernent exclusivement des tombes (cairns et tombeaux monumentaux nabatéens).

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Les fouilles dans la zone résidentielle

  • La porte du rempart
La porte du rempart après la campagne 2015 © Mission archéologique de Madâʼ in Sâlih. Cette porte, l’une des cinq repérées le long du tracé du rempart, qui mesure trois kilomètres de long, est située dans la partie sud-est de celui-ci. Elle est fouillée depuis 2011 par François Villeneuve. Le passage mesure 3,75 m de large et il est flanqué de deux tours. Le mur extérieur de la porte et les parois de chaque côté du passage sont construits en blocs de pierre de réemploi. Certains des blocs portent des inscriptions en nabatéen, en grec et en latin, parmi lesquelles figurent des graffitis inscrits à hauteur d’homme par des soldats.
L’un d’eux, en grec, aurait été écrit par un homme nommé « Komodos », sans doute appelé ainsi en hommage à l’empereur Commode pendant ses années de règne, entre 177 et 192 ap. J.-C.
Pour ce qui est des inscriptions latines, trois d’entre elles mentionnent Jupiter Hamon, le dieu de la Troisième Légion Cyrénaïque. Elles mentionnent également des centurions de cette légion, qui ont donc été en poste à Hégra. Un texte important utilise le terme stationarii pour désigner les soldats qui étaient en service à la porte, ce qui montre que Hégra a probablement été, à un moment de son histoire après 106 et son annexion par Rome, une statio, c’est-à-dire un poste militaire qui contrôlait une région ou, comme dans le désert oriental égyptien, le trafic routier. L'inscription « Que soit commémoré Komodos » © Mission archéologique de Madâʼ in Sâlih.
Hormis le fait qu’ils confirment la présence de la Troisième Légion Cyrénaïque à Hégra, ces textes permettent de dire que la porte a connu une phase importante d’occupation à l’époque romaine, qu’elle a connu des activités de construction immédiatement après l’annexion romaine et que celles-ci ont été suivies, aux alentours de 175 ap. J.-C., par d’autres aménagements au cours desquels des blocs inscrits provenant soit d’une phase antérieure de la porte soit d’un bâtiment voisin, ont été réutilisés. La porte a ensuite subi quelques réparations avant de cesser d’être utilisée comme porte, probablement au cours du 3e siècle de l’ère chrétienne.
  • Le camp militaire

Restitution du camp militaire © Mission archéologique de Madâʼ in Sâlih.Un des bâtiments les plus importants associés au rempart est un camp militaire, identifié par François Villeneuve au cours de son étude détaillée du rempart entre 2011 et 2013. Il en avait alors dessiné un plan provisoire, restitué à partir des structures visibles en surface . La fouille de cette grande structure, de 130 x 60 m, a été lancée par Zbigniew T. Fiema en 2015. Les résultats n’ont pas encore été exploités mais la fouille a permis de montrer que les murs du camp butent contre le rempart, dont la construction est datée du premier siècle de l’ère chrétienne. La datation du camp proprement dit – est-il nabatéen ou romain ? – n’est pas encore déterminée. La découverte de trois squelettes dans l’angle sud-est du camp montre en revanche que ce secteur a été un cimetière avant de devenir un secteur à vocation militaire. Ce cimetière peut être d’époque nabatéenne ou antérieure.

  • Les structures domestiques

L'escalier dans la zone 9 © Mission archéologique de Madâʼ in Sâlih.Les structures domestiques fouillées en 2014 et en 2015 concernent la Zone 9, au sud-ouest de la zone résidentielle, et la Zone 65, au nord-est de celle-ci. Dans la Zone 9, les premiers travaux avaient commencé en 2010 sous la direction de Zbigniew T. Fiema. Les sondages qu’il y avait ouverts avaient offert une longue séquence stratigraphique allant du 4e/3e siècle avant J.-C au début du 4e siècle ap. J.-C. En outre, des éléments de statuaire et d’architecture monumentale (des tambours de colonnes, un chapiteau nabatéen, une tête de lion) avaient été trouvés en réemploi dans les derniers niveaux, suggérant l’existence, à cet endroit, d’un édifice public important à l’époque nabatéenne. Les fouilles de la Zone 9 ont été reprises en 2014 par Jérôme Rohmer, qui a mis en évidence, pour la première fois à Madâ’in Sâlih, l’existence d’un escalier .
Celui-ci est interrompu à son extrémité nord par une plate-forme en pierre et un bassin, de manière très comparable aux escaliers modernes que l’on peut encore voir dans les maisons du vieux village d’al-‘Ulâ. Les structures des niveaux supérieurs, auxquels appartient l’escalier, appartenaient à une avant-cour non couverte menant à une pièce importante ou à un bâtiment. La datation préliminaire de ces niveaux est l’intervalle entre la fin du 2e et le 4e siècle de l’ère chrétienne. Les niveaux inférieurs ont quant à eux pour terminus ante quem la seconde moitié du premier siècle ou la première moitié du 2e siècle ap. J.-C., c’est-à-dire la fin de la période nabatéenne et/ou le début de la période romaine.
Un autre secteur, domestique aux périodes tardives et à vocation peut-être religieuse à l’époque nabatéenne, a été fouillé en 2014 et 2015 par Khalid Alhaiti, Maher al-Musa et Mahmoud al-Hajiri. Il se trouve au sud-ouest de la butte gréseuse IGN 132 et a livré plusieurs phases d’occupation.

  • Le sanctuaire IGN 132

IGN 132 est le numéro donné à l’un des petits massifs de grès qui se dressent dans la zone résidentielle. Sa fouille, menée depuis 2010 par Laïla Nehmé, a mis au jour un petit haut lieu nabatéen, construit au sommet du massif à la fin du premier siècle avant J.-C.

Le haut lieu au sommet de IGN 132 après restauration © Mission archéologique de Madâʼ in Sâlih.

Les bassins au pied du versant oriental de IGN 132 © Mission archéologique de Madâʼ in Sâlih. Il est composé d’un mur d’enceinte entourant une plate-forme dallée, sur laquelle prenait place un tétrapyle .
Les seuls éléments conservés de ce dernier sont le négatif des quatre colonnes et certaines des dalles de pierre. La plate-forme a été restaurée en 2014 sous la direction d’Ibrahim as-Sabhan. Il est possible que ce haut lieu ait été consacré au dieu Soleil, dont Strabon nous dit qu’il était vénéré par les Nabatéens.
La fouille du sanctuaire a été achevée en 2015 et les déblais de fouille qui étaient restés sur place ont été enlevés et tamisés. La fouille des secteurs situés au pied du sanctuaire, au sud (Laurent Tholbecq) et à l’est (Laïla Nehmé) a par ailleurs été poursuivie. Un puits, probablement nabatéen, et des bassins en pierre, posés sur un sol du 4e/5e siècle, ont été mis au jour. Le rocher naturel a été atteint en un seul point, au pied du massif à l’est, et les restes d’une citerne nabatéenne dont à ce jour dans ce secteur.



Les recherches menées à l’extérieur de la zone résidentielle

  • Les tombeaux monumentaux nabatéens

En 2014, trois tombeaux nabatéens, IGN 88, 97 et 103 ont été soit fouillés, soit nettoyés par Nathalie Delhopital pour deux raisons : le matériel archéologique était visible en surface (tissus, cuirs, ossements humains) et les touristes se « servaient » ou marchaient dessus. Dans ces conditions, il paraissait intéressant de ramasser ce matériel, de le classer et de le documenter afin de le comparer avec celui qui a été découvert dans le tombeau IGN 117, fouillé de 2008 à 2011. Le troisième tombeau, IGN 103, appartient à la catégorie des chambres funéraires sans façade creusées en hauteur sur la paroi rocheuse, dont certaines sont antérieures aux tombeaux à façade. Une première tentative pour dater cette catégorie de structures, faite en 2008 dans IGN 125, n’avait donné aucun résultat et IGN 103 a été choisi en 2014 car il se trouve dans un secteur plus reculé du site et pouvait donc contenir plus de matériel. Les datations 14C obtenues en 2015 ne permettent malheureusement pas de dire si ces tombeaux sont effectivement pré-nabatéens ou non.
Enfin, en 2015, un nouveau tombeau, taillé sur le versant oriental du Jabal al-Ahmar, entre IGN 116 et 117, découvert l’année précédente, a été entièrement fouillé par Nathalie Delhopital. Il n’avait pas été pillé récemment car il était protégé par une haute dune de sable.

Le tombeau IGN 116-1 fouillé en 2015© Mission archéologique de Madâʼ in Sâlih.

De grandes quantités de poteries, dont beaucoup complètes bien que brisées, ont été trouvées dans le sable qui recouvrait la terrasse qui s’étend devant le tombeau, numéroté 116-1. Ces poteries ont peut-être été utilisées par les personnes qui se réunissaient au cours des cérémonies organisées en l’honneur des défunts. La porte du tombeau était partiellement fermée par un blocage de pierres et de dalles assemblées au mortier. La terrasse rocheuse créée par le retrait de la façade du tombeau dans le massif présente quatre blocs séparés par de profondes tranchées de havage. L’exploitation de la carrière liée à la réalisation du tombeau n’est donc pas achevée puisqu’une rangée de blocs n’a pas été extraite. La chambre funéraire, de 3,20 m de côté, ne contient aucune structure mais plusieurs défunts étaient posés dans deux coffrages et un possible cercueil en bois, ou encore à même le sol. La fouille et l’étude anthropologique des squelettes mis au jour, qui appartiennent à vingt-sept individus au moins, seront publiés par Nathalie Delhopital.

  • Les cairns

Suite à l’étude systématique entreprise en 2011 par Wael Abu-Azizeh à l’ouest et au sud-ouest du site, au cours de laquelle il a identifié 276 structures qui peuvent être rassemblées sous le vocable de « cairns », il a été décidé de fouiller l’une d’elles, qui appartient au type défini par Wael Abu-Azizeh comme étant une tombe-tour circulaire associée à des murs à caissons internes.

Vue aérienne de la tombe-tour et des murs à caissons fouillés en 2014 © Mission archéologique de Madâʼ in Sâlih.

La fouille a révélé que ces derniers sont autant de structures funéraires dans lesquelles des fragments d’ossements humains ont fait l’objet, en 2015, d’une datation 14C qui doit être prochainement publiée. Ces deux structures ont livré un matériel archéologique spécifique, à la fois par la céramique et par les nombreuses perles en coquillage qui faisaient partie d’une parure funéraire. Les parallèles les plus proches trouvés par Wael Abu-Azizeh sont des tours et des murs à caisson fouillés – mais non datés – près de Taymâ’, à environ 200 km au nord de Madâ’in Sâlih.


Les travaux réalisés par la mission ont permis des avancées importantes dans des domaines très différents de l’histoire du site. Sa période d’occupation, que l’on pensait être limitée aux premiers siècles avant et après J.-C. est en réalité beaucoup plus longue puisqu’elle couvre en gros un millénaire, du 5e siècle av. au 5e siècle ap. J.-C.
En dehors des opérations de fouille, la mission a poursuivi ses activités de restauration dans différents secteurs de la zone résidentielle, sous la direction de Ibrahim as-Sabhan. Par ailleurs, l’étude des différentes catégories de matériel s’est poursuivie avec l’aide des spécialistes qui participent régulièrement à la mission depuis 2008 :

– Thomas Bauzou, qui a succédé à Christian Augé pour l’étude des monnaies ;
– Charlène Bouchaud pour les macro-restes végétaux ;
– Caroline Durand et Yvonne Gerber pour la céramique ;
– Jacqueline Studer pour les restes fauniques.
– Enfin, deux dessinateurs, J. Humbert pour les relevés de terrain et R. Douaud pour le dessin des objets et de la céramique, se sont également joints à la mission. Les photographies des objets ont été faites par Yann Gayet et Marius Dumas et la restauration des objets métalliques ainsi que la gestion du matériel ont été pris en charge par M. Peillet.


Le rapport de la mission 2014 est consultable et téléchargeable sur HalSHS (en anglais) :

- Report on the Fifth Excavation Season (2014) of the Madâʼ in Sâlih Archaeological Project

Édité par L. Nehmé
Wael Abu-Azizeh, Khalid Alhaiti, Mahmoud Al-Hajiri, Maher Al-Musa, Ibrahim As-Sabban, Thomas Bauzou, Nathalie Delhopital, Rozenn Douaud, Caroline Durand, Yvonne Gerber, Jean Humbert, Laïla Nehmé, Jérôme Rohmer, Jacqueline Studer, Laurent Tholbecq, François Villeneuve.

Janvier 2015, 228 p.