Représentation et symbolique de la guerre et de la paix dans le monde arabe

15-17 mars 2018
université Grenoble Alpes
appel à contribution jusqu’au 30 novembre 2017


Ce colloque interdisciplinaire vise à étudier, dans le temps long, les usages et les représentations véhiculées par les notions de guerre (ḥarb) et de paix (silm) aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du monde arabe. Il part du postulat que les démarches propres aux sciences humaines (études linguistiques et littéraires) et sociales (histoire, sociologie, politologie) sont complémentaires dans la mesure où les productions langagières comme les oeuvres de fiction rendent parfois aussi compte, sciemment ou non, du réel.
Des linguistes, des littéraires, des historiens, des sociologues, des politistes, ainsi que des spécialistes de l’information et de la communication, sont invités à mettre en commun leurs questionnements sur les représentations et les pratiques de la guerre (ḥarb) et de la paix (silm), les conflits intérieurs et extérieurs et leurs conséquences sociales, politiques et culturelles, ainsi que les relations non conflictuelles, pacifiques, entre les entités politiques. En analysant la façon dont les oeuvres d’histoire, de langue et de littérature écrites et orales, anciennes et récentes, les productions des médias (journaux, essais, télés…) et celles des acteurs sociaux contemporains (réseaux sociaux, publications sur Internet…) rendent compte de la guerre et de la paix, on interrogera les représentations que l’on s’en est fait/se fait ou qu’on a voulu en transmettre.

1. Des usages linguistiques aux modes de pensée
Quels furent/sont les usages linguistiques et socio-culturels des termes
« guerre/ḥarb » et « paix/silm » dans les productions écrites (textes, discours écrits, presse, etc.) et orales (réseaux sociaux et chaînes satellitaires, notamment d’informations).
Ces productions, spontanées, réfléchies, ou figées donnent l’opportunité d’explorer des modes de pensée liés à la sémio-sémantique des termes ḥarb et silm. Quelle est la valeur de ces termes et de leurs différentes acceptions ? Quel est le regard porté à la guerre : préjudiciable ou au contraire bénéfique ? Quelle importance accorde-t-on à la paix ?
Afin de vérifier si les usages de ces termes donnent ou non un poids symbolique supplémentaire aux assertions avancées, on s’intéressera aussi à l’emploi et au remploi explicite du lexique ancien, relevant du « sacré » ou pas, dans la documentation étudiée.

1.1 Expressions populaires et parémiologie
La littérature populaire (dans ses deux versants : la littérature narrative et les
proverbes) participe des corpus narratifs de l’histoire (Sīra nabawiyya, Sīrat Baybars, Sīra hilāliyya) et donne l’occasion d’analyser la diversité sociale et culturelle, les phénomènes de contact et de conflit intergroupes, le regard porté sur l’Autre ainsi que l’idéologie des contemporains.

Au-delà des chroniques historiques, la poésie enchâssée dans les textes en prose, ainsi dans la Sīrat Baybars ou dans des textes d’historiens arabes médiévaux, devient « comme un tambour qui annonce la guerre ».
Constituant un patrimoine et une mémoire et supposée refléter la sagesse d’un
peuple, la parémiologie, ou l’étude des proverbes, rend elle aussi compte d’une
vision du monde. Comment un monde pacifié y est-il présenté ? Y est-il davantage question de guerre ou de paix ? La paix est-elle une valeur positive et la guerre négative ou bien est-ce l’inverse ?
Ces productions anciennes ou modernes seront constituées en corpus donnant
l’opportunité d’analyser différentes représentations de la guerre et de la paix dans différents contextes sociaux.

1.2 Créations linguistiques grâce à des résurgences, actualisations et réemplois du lexique archaïque
Les évènements qui secouent le monde arabe depuis plus d’une décennie amènent les acteurs sociaux à réactualiser et faire resurgir des mots et formules archaïques, locutions coraniques ou issus de la Tradition.
Comment les acteurs sociaux utilisent-ils cet héritage linguistique pour ressusciter ou créer un lexique moderne ? Par exemple, comment justifie-t-on une posture guerrière par une référence à la Sunna, à un hadith ? Nous projetons d’étudier cette dynamique linguistique qui dénote une créativité lexicale se situant globalement entre archaïsme et contemporanéité.

1.3 Idéologies et formatages ou l’étude du discours des médias
On privilégiera l’analyse des formes rhétoriques et argumentatives. Par quel biais un événement est-il présenté ? Par quels procédés et méthodes ? Quels choix éditoriaux président à la présentation des faits et des analyses ?
Les discours sur différents supports (images fixes et animées, journaux télévisés, presse écrite) seront décryptés afin de repérer quelles représentations de la guerre et de la paix les médias véhiculent.
On s’interrogera aussi sur la réception de ces discours (adhésion, critique ou rejet) par les acteurs sociaux.

2. Désignation, assignation et symbolique
2.1 De l’anthroponymie comme marqueur
Il sera question ici d’étudier comment l’anthroponymie comme marqueur de guerre ou de paix. La littérature populaire en offre de bons témoins. Lorsqu’il s’agit de glorifier les défenseurs du Dār al-islām dans le Roman de Baybars (oeuvre relevant, dans une certaine mesure, de la littérature de jihad), l’anthroponymie fait l’éloge de la guerre : Sultan al-ḥuṣūn (Sultan des forteresses) ; Sayfuddīn (épée de la religion) ‘Arnūs (espèce de rapace), chevalier redoutable ; Siyāj al-‘aḏārā (rempart des pucelles) et Rāḥāt al-ḥarb (terrains de guerre). À l’inverse, la désignation de l’ennemi est également formulée par une anthroponymie ayant trait à la guerre : Ṣalbūn ; Ibn
Ḫanājir (petite croix ; fils de sabres), Ḥarb (guerre).
Les groupuscules islamistes contemporains font usage de la même stratégie pour donner une légitimité à leur idéologie et défendre leur cause. Comment analyser la résurgence d’une anthroponymie et d’une toponymie anciennes (al-Baghdādī, Nuṣra ; al-Qāhira), d’une calligraphie et de symboles visuels anciens (bannière de Daesh) ?

2.2 Les symboles de la guerre et de la paix.
On s’intéressera ici aux différents symboles du monde de la guerre et de la paix et on analysera leur évolution à travers l’histoire :

  • objets, comme les étendards qui, depuis les premiers temps du Moyen Âge,
    peuvent symboliser la guerre ;
  • lieux, qui sont nombreux (sites de batailles, lieu de naissance d’un chef de
    guerre illustre…) à symboliser la guerre et la paix dans le monde arabe ;
  • événements anciens réactualisés comme certains faits d’armes historiques ;
  • animaux (ainsi le lion occupe une place centrale, comme le cheval arabe
    auquel les Arabes vouaient une véritable fascination) ;
  • personnages historiques : les chefs de guerre des débuts de l’Islam comme
    Saladin ont été de longue date présentés comme le symbole du combat
    victorieux dans les pays arabes.

3. Guerre et paix : deux notions antagonistes ?
Du Moyen-Age à l’époque moderne, une prétendue vision arabo-islamique unique du monde a trop souvent été présentée comme caractérisée par une bipolarisation figée opposant le Dār al-Islām au Dār al-ḥarb. Les recherches récentes ont montré que cette bipolarisation, mise en avant par des hommes de religion, n’était pas vécue comme telle par les acteurs sociaux, lesquels étaient en interaction permanente avec leurs voisins. Les savants religieux eux-mêmes firent évoluer les typologies communes. Par exemple, dans son épitre al-Masā’il al-māridīniyya, Ibn Taymiyya (m.1328), considère la ville de Mardin, située en territoire ilkhanide, comme relevant d’un statut « composite » (murakkab). On pourrait penser que cette vision bipolaire n’a plus aucun sens à l’époque contemporaine, mais on constate qu’elle est réactualisée et instrumentalisée par les factions qui prônent le jihad contre l’Occident.
Peut-on expliquer cette récurrence par l’appropriation de certains symboles auxquels on attribue alors une dimension religieuse ?

Les propositions de communications (écrites dans les langues du colloque,
soit le français, l’anglais et l’arabe), accompagnées d’un résumé de 20 lignes
maximum et d’une bibliographie, seront envoyées avant le 30 novembre 2017 à
colloqueGuerre&Paix@gmail.com.
Le Comité scientifique examinera ces propositions et donnera ses réponses fin
décembre 2017.