Commerce, écritures et relations interconfessionnelles en Méditerranée médiévale

Présentation du projet

Ce projet de recherche explore les pratiques commerciales, les usages de l’écrit et les relations interconfessionnelles dans la Méditerranée de la fin du Moyen Âge.

À partir d’un vaste ensemble de sources marchandes, comptables et documentaires produites entre les XIVe et XVe siècles, il s’intéresse aux formes concrètes de coopération entre acteurs appartenant à des espaces culturels, linguistiques et religieux différents.

L’enquête porte en particulier sur les interactions entre marchands chrétiens, juifs et convertis dans les espaces d’échanges reliant l’Italie, la péninsule Ibérique, les îles méditerranéennes et l’Afrique du Nord.

Le projet cherche à comprendre comment le commerce produit des formes de relation, de confiance et de proximité dans des sociétés marquées à la fois par l’intensité des circulations et par de fortes tensions politiques, religieuses et sociales.

Une attention particulière est accordée aux pratiques ordinaires de l’échange : négocier, écrire, compter, témoigner, conserver des preuves ou faire circuler l’information. Ces gestes quotidiens permettent d’observer les mécanismes concrets qui rendent possibles les échanges à longue distance et les coopérations interconfessionnelles.

Échanges marchands et sociétés méditerranéennes

La Méditerranée de la fin du Moyen Âge constitue un espace de circulations intenses reliant ports, îles, villes marchandes et territoires africains, ibériques ou italiens.

Dans ces espaces de contact, les échanges commerciaux impliquent des acteurs de langues, de statuts et de religions différentes qui doivent quotidiennement négocier, coopérer et construire des formes de confiance réciproque.

Les pratiques commerciales offrent ainsi un observatoire privilégié des relations sociales dans les sociétés méditerranéennes. Les lieux du commerce – boutiques marchandes, entrepôts, quais, comptoirs ou marchés – deviennent des espaces d’interaction où se croisent langues, écritures et traditions documentaires multiples.

Le projet s’intéresse à ces formes de proximité produites par les pratiques de l’échange, sans présupposer une coexistence harmonieuse ou l’effacement des tensions confessionnelles.

Écritures et pratiques documentaires

Le projet accorde une place centrale aux usages de l’écrit dans les milieux marchands.

Livres de comptes, correspondances commerciales, quittances ou annotations marginales ne sont pas seulement des instruments administratifs : ils participent à la construction de la confiance, à la validation des transactions et à la gestion des conflits.

Une attention particulière est portée à la coexistence de plusieurs langues et systèmes graphiques au sein d’une même documentation. Les sources étudiées révèlent des pratiques complexes de plurilinguisme et de circulation entre alphabets latin et hébraïque.

Ces documents permettent d’observer la manière dont les acteurs mobilisent les langues et les écritures dans les interactions commerciales quotidiennes et montrent que les écritures dites « minoritaires » occupent une place active dans les pratiques économiques méditerranéennes.

Une approche entre histoire sociale, économique et culturelle

Le projet se situe à l’intersection de plusieurs champs de recherche :

  • histoire économique et commerciale ;
  • histoire sociale des relations interconfessionnelles ;
  • histoire connectée de la Méditerranée ;
  • microhistoire ;
  • histoire des pratiques documentaires ;
  • paléographie hébraïque et histoire des langues.

L’ambition n’est pas seulement de restituer des échanges commerciaux, mais de comprendre les conditions qui rendent ces échanges possibles.

L’analyse articule ainsi différentes échelles d’observation : des gestes quotidiens dans la boutique marchande aux réseaux reliant Majorque, l’Italie, le Maghreb et les espaces sahariens.

Corpus et méthode

Le cœur du corpus est constitué par les archives Datini conservées à l’Archivio di Stato de Prato, près de Florence : correspondances marchandes, mémoriaux, grands livres, cahiers de marchandises et autres registres comptables produits par la compagnie de Majorque entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle.

Ces sources sont croisées avec :

  • des archives notariales majorquines ;
  • des responsa rabbiniques ;
  • des fragments de comptabilités rédigées en caractères hébraïques.

La diversité linguistique et graphique du corpus impose une approche interdisciplinaire associant histoire, paléographie, philologie et analyse des pratiques documentaires.

Enjeux scientifiques

Ce travail entend contribuer à une réflexion plus large sur les formes de coexistence dans les sociétés méditerranéennes médiévales.

Plutôt que d’opposer séparation et tolérance, conflit et coopération, le projet cherche à comprendre comment les pratiques ordinaires du commerce fabriquent des formes de relation suffisamment stables pour rendre l’échange possible malgré les tensions religieuses et politiques.

Il propose également de réinterroger les notions de confiance, de coexistence et de réseaux marchands à partir de situations concrètes où les corps, les écritures, les objets et les preuves jouent un rôle central.

À travers l’étude des pratiques de l’échange, ce travail éclaire ainsi les mécanismes de circulation des hommes, des marchandises, des langues et des savoirs dans la Méditerranée de la fin du Moyen Âge.

Perspectives

Le projet vise à ouvrir de nouvelles pistes de réflexion sur les relations interconfessionnelles dans les sociétés marchandes médiévales, en mettant l’accent sur les pratiques concrètes de coopération, les usages sociaux de l’écrit et les formes de proximité produites par le commerce.

Il ambitionne également de mieux intégrer les sources hébraïques et judéo-arabes dans l’étude des échanges méditerranéens et de contribuer à une histoire connectée des pratiques marchandes entre Europe et Afrique du Nord.