Rencontre du jeudi 12 mars 2020

Maison de la Recherche
28 rue Serpente, Paris 6e
salle D223
14h-15h30


La rencontre ACT du 12 mars 2020 a eu pour thème : « La réflexion politique dans le monde romain »

Michèle Trannoy : « Recherches sur le prince malade »

La réflexion sur le mauvais prince est, dans l’historiographie actuelle, subordonnée à celle du bon prince. Pourtant, nos sources ne définissent pas le tyran comme l’inverse exact du prince de clémence et de vertu : la dégradation physique, sous des formes variées et souvent théâtrales, occupe une place essentielle dans les portraits des tyrans. La tradition classique avait emprunté ses modèles politiques au registre médical et au registre philosophique, en vertu de correspondances étroites entre le corps de la cité et le corps humain, et les penseurs de l’époque impériale se sont à leur tour saisis de cet outil intellectuel, moral et politique : la figure dégradée du prince est pour eux une manière de penser le pouvoir transgressif, de lui donner une forme, de le conceptualiser par l’image, et une manière de le placer à l’index, en forgeant un modèle d’altérité situé au cœur même de la norme qu’est le pouvoir, à Rome. La dégradation prend souvent la forme de la maladie (perturbation du régime alimentaire et plus largement du mode de vie, rage, folie), mais d’autres images sont également développées, telle la page d’un livre raturée ou tachée.

Jean-Marie Salamito : « ‘Augustinisme politique’, saeculum et ‘concorde des deux cités’ »

Dans la perspective d’une redécouverte de la pensée politique de saint Augustin, cette communication vise d’abord à écarter le plus fermement possible l’illusion funeste de ce que l’on appelle encore trop souvent « l’augustinisme politique », et qui n’a rien à voir avec les véritables positions de l’évêque d’Hippone. Le cliché de « l’absorption » du politique par le religieux n’a rien d’augustinien, mais il part d’une mauvaise lecture – médiévale, moderne – de De civitate Dei, 19, 21. Augustin, comme l’a montré Robert Markus dans son magistral ouvrage Saeculum, publié en 1970 et réédité en 1988, a été capable de concevoir un espace neutre, dans lequel païens et chrétiens cohabitent pour la vie politique et sociale : c’est ce que l’historien britannique appelle saeculum. Mieux encore, cet espace est celui de la « concorde entre les deux cités » (inter ciuitatem utramque concordia), une notion trop souvent négligée, qui est développée en De civitate Dei, 19, 17. Avec 19, 19 et 19, 26, ce chapitre constitue une théorie du rapport du christianisme aux civilisations, laquelle rappelle le fameux chapitre 5 de l’À Diognète : le christianisme sait accueillir et respecter les cultures ; il n’est pas lui-même une culture particulière. Augustin s’avère beaucoup plus paléochrétien que médiéval.