Atelier de recherche sur les manuscrits arabes chrétiens

Présentation

Les manuscrits arabes chrétiens, c’est-à-dire produits en langue arabe dans des milieux chrétiens du monde islamique, comptent parmi les plus anciens codex arabes, tout en demeurant une tradition vivante jusqu’à l’époque ottomane. Leur importance pour la codicologie et l’histoire des textes arabes n’est donc pas négligeable.

L’objectif de cet atelier est de mettre en lumière les recherches en cours sur les manuscrits arabes chrétiens sous divers angles : l’apport de la codicologie et de la prise en compte de la matérialité des manuscrits ; le renouveau de l’étude des collections à l’heure de la numérisation des fonds ; les lieux et milieux de production de ces manuscrits envisagés comme sources pour l’histoire sociale ; la langue des manuscrits et ses spécificités (traductions, manuscrits bilingues, allographies). Il s’agit également de susciter la discussion avec les spécialistes de la tradition manuscrite arabe islamique et des traditions manuscrites dans d’autres langues du christianisme oriental (grec, syriaque, géorgien, copte…), de manière à décloisonner nos approches des livres manuscrits du monde islamique.

L’atelier se prolongera à la Bibliothèque nationale de France par la présentation d’une sélection de manuscrits remarquables

Programme

  • 9h-9h30 : Accueil et introduction
    (M. Boudier et P. Pilette)
  • 9h30-10h15: Habib IBRAHIM : Comprendre l’importance de la Summa theologica arabica aux IXe-Xe siècles à travers l’étude codicologique de ses manuscrits
  • 10h15-11h00: Mathilde BOUDIER : De la liturgie au droit: une collection canonique arabe ancienne dans un palimpseste du Sinaï (Cambridge, Westminster College, WGL 9/2)

Pause-café

  • 11h15-12h00: Perrine PILETTE : Écrire en deux langues : étude du manuscrit copte-arabe Bodleian Huntington 393 (Mystère des Lettres grecques)

Pause déjeuner

  • 14h00-14h45: Mtanos AWWAD : Reconstruire l’histoire sociale du Bilād al-Shām à travers les manuscrits familiaux chrétiens : mémoire, médiation et légitimité
  • 14h45-15h30 : Alice CROQ: Des villes et des femmes : les manuscrits arabes chrétiens hors les murs
  • 15h30-16h00: Remarques conclusives
  • 17h00-19h00: Visite du département des manuscrits orientaux de la BnF, avec Vanessa DESCLAUX (rendez-vous dans le hall d’accueil de la Bibliothèque, entrée par le 2 rue Vivienne).

Résumés des communications

Habib IBRAHIM (Eberhard Karls Universität Tübingen) : Comprendre l’importance de la Summa theologica arabica aux IXe-Xe siècles à travers l’étude codicologique de ses manuscrits

Cette communication propose de montrer comment la codicologie, associée à la numérisation croissante des collections manuscrites, permet de renouveler l’étude des œuvres arabes chrétiennes dans leur dimension matérielle, culturelle et littéraire. Le cas d’al-Ǧāmiʿ wuǧūh al-īmān bi-taṯlīṯ waḥdāniyyat Allāh wa-taʾannus Allāh al-kalima min al-ṭāhira al-ʿaḏrāʾ Maryam, plus connu sous le titre de Summa theologiae arabica, est particulièrement révélateur. Composé vraisemblablement au IXe siècle, ce traité théologique majeur a connu une circulation importante dans les premiers siècles de la littérature arabe chrétienne.
À partir des témoins conservés, notamment British Library Or. 4950, Sinai Arabic 483 et St Andrews 14, mais aussi de fragments récemment identifiés ou réévalués, cette présentation examinera l’apport concret de l’analyse codicologique. Ces éléments permettent de comprendre non seulement la transmission de l’œuvre, mais aussi les milieux dans lesquels elle a été copiée, lue, conservée ou progressivement délaissée.
La communication insistera également sur le rôle décisif de la numérisation et de l’accessibilité accrue des manuscrits. Celles-ci ont permis d’identifier de nouveaux fragments transmettant la Summa, comme Sinai Arabic NF 8, et de reconnaître des membra disjecta appartenant à un même manuscrit, notamment dans le cas du fragment de Munich et du fragment de Paris. Ces rapprochements, rendus possibles par la consultation à distance et la comparaison numérique des témoins, montrent que l’étude des collections ne se limite plus aux manuscrits complets ou isolés, mais permet désormais de reconstituer des ensembles dispersés.
Enfin, cette enquête codicologique permet d’aborder la place de la Summa theologiae arabica dans l’histoire culturelle du christianisme arabe. La concentration des témoins anciens suggère que l’œuvre jouissait d’une réelle popularité aux IXe et Xe siècles, avant de devenir beaucoup moins visible dans les périodes ultérieures. Cette évolution invite à s’interroger sur les transformations des intérêts théologiques, littéraires et confessionnels dans les milieux chrétiens arabophones

Mathilde BOUDIER (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UMR 8167 Orient & Méditerranée) : De la liturgie au droit: une collection canonique arabe ancienne dans un palimpseste du Sinaï (Cambridge, Westminster College, WGL 9/2)

Le monastère du Sinaï conserve, parmi des manuscrits en diverses langues, un fonds exceptionnel de manuscrits arabes chrétiens, dont certains ont été dispersés au XIXe siècle. La présente étude porte sur l’un de ces manuscrits,aujourd’hui conservé au Westminster College de Cambridge dans la collection des sœurs Lewis et Gibson. Comme bien d’autres manuscrits du Sinaï, il s’agit d’un palimpseste, qui a néanmoins fait l’objet d’une attention limitée jusqu’à des recherches récentes. Celles-ci portent d’une part sur l’écriture inférieure en grec qui conserve partiellement un livre liturgique dans une version archaïque (Engberg 2018) ; d’autre part sur la strate supérieure en arabe copiée au Xe ou dans la première moitié du XIe siècle.
L’analyse des textes permet d’identifier la nature du volume, jusqu’alors masquée par l’appellation de « Apostolic Constitutions palimpsest » : il s’agit en réalité d’une collection canonique en arabe, suivie d’une copie du dossier relatif à l’affaire du métropolite David de Damas (fin du IXe siècle). La codicologie permet de reconstituer la disposition originelle de la compilation et d’estimer les parties manquantes. La composition singulière du recueil, qui semble tout entier copié de la même main, peut être soulignée par comparaison avec d’autres manuscrits. Second témoin le plus ancien d’une collection canonique en arabe, le manuscrit WGL9/2 constitue ainsi un jalon essentiel dans l’histoire de la formation du droit de l’Église melkite en langue arabe et en contexte islamique.

Perrine PILETTE (CNRS, UMR 8167 Orient & Méditerranée) : Écrire en deux langues : étude du manuscrit copte-arabe Bodleian Huntington 393 (Mystère des Lettres grecques)

Vers le XIIIe siècle, l’Égypte voit émerger une production de manuscrits bilingues en copte et en arabe. Outre les bien connues Scalae (listes de vocabulaire) et les ouvrages grammaticaux décrivant la langue copte en arabe, certains manuscrits juxtaposent des textes coptes de nature religieuse à leur traduction arabe. L’analyse simultanée des différentes versions linguistiques qu’ils renferment soulève de nombreuses questions d’ordre technique, linguistique, codicologique et, plus largement, historique.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’étude en cours (avec N. Bosson et S. Aufrère) du manuscrit bilingue Bodleian Huntington 393, transmettant les versions copte et arabe du Mystère des Lettres grecques, un traité chrétien sur le sens caché des lettres de l’alphabet composé en grec probablement entre le Ve et le VIIe siècle. Cette communication s’appuiera sur ce cas d’étude pour aborder trois questions centrales : celle du statut et de la fonction de ces traductions (simples auxiliaires à la lecture du copte ou œuvres autonomes), celle du profil linguistique et des compétences du ou des copiste(s) impliqués, et enfin celle des contextes de production et de diffusion de tels manuscrits.

Mtanos AWWAD (Université de Balamand) : Reconstruire l’histoire sociale du Bilād al-Shām à travers les manuscrits familiaux chrétiens : mémoire, médiation et légitimité [en arabe]

Cette communication s’intéresse à la contribution des manuscrits familiaux chrétiens arabes à la reconstruction de l’histoire sociale du Bilād al-Shām durant la période ottomane et post-ottomane. Elle repose sur l’hypothèse selon laquelle ces textes ne constituent pas des sources historiques neutres, mais des instruments de production de mémoire et de légitimité sociale au sein des élites locales. Ils relèvent également d’une forme d’écriture de l’histoire « par le bas », dans laquelle le passé est reformulé à travers des réseaux de médiation, de loyauté et de relations sociales.
L’étude s’appuie principalement sur l’analyse de deux manuscrits familiaux orthodoxes: le manuscrit de la famille Ghorayeb de Tripoli et celui de la famille al-Dibs du Mont-Liban (Bilād al-Shām et Égypte), portant sur des événements du XIXe et du début du XXe siècle. Ces textes sont abordés comme des productions narratives hybrides, mêlant biographie familiale, histoire locale, mémoire orale mise par écrit et discours moral à portée laudative, permettant ainsi de relire les structures sociales et politiques du Bilād al-Shām de l’intérieur.

Alice CROQ (Université Paul Valéry – Montpellier III) : Des villes et des femmes : les manuscrits arabes chrétiens hors les murs

Une étude scientifique avance qu’un nombre insoupçonné de manuscrits médiévaux d’Occident pourraient avoir des femmes pour copistes (Ommundsen et alii 2025). Les auteurs de l’étude soulignent, entre autres, l’importance des milieux urbains dans la production féminine de codex. Or, les villes et les femmes constituent deux angles morts des études arabes chrétiennes, si profondément marquées par le monde des monastères. En passant sur des villes phares, comme Le Caire et Damas, et sur des villes périphériques, comme al-Mahalla et Mardin, cette communication entend reconstituer le dynamisme des sphères citadines chrétiennes à partir des témoignages disparates qui nous sont parvenus. En réfléchissant aux lieux de production oubliés ou mal connus, elle s’intéressera à un sujet connexe et encore plus marginal, celui du rôle des femmes dans la culture livresque. L’exemple de Rabbāna Maryam, moniale copiste et enseignante du début du XVIe siècle, sera notamment mis en lumière. Plus largement, il s’agira de réfléchir à l’apparente invisibilité des femmes dans nos sources et aux potentiels moyens d’y remédier.